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Quand la médecine décroche : chronique d’une grève qui dit plus que des revendications

Il y a des mouvements qu’on analyse trop vite, en les ramenant à un simple rapport de force. La grève des médecins en cours raconte autre chose. Par son ampleur, par la diversité des praticiens mobilisés, elle traduit surtout une inquiétude profonde : la crainte qu’on porte atteinte, concrètement, à l’accès aux soins. Et derrière cette crainte, un malaise plus intime encore, celui d’un métier qui perd son sens.

Ce qui frappe, dans les échanges entre confrères, c’est moins une posture que la fatigue morale. Beaucoup ne parlent pas de privilèges, mais de la difficulté croissante à « bien faire » leur travail. Ils décrivent des injonctions paradoxales devenues la norme : mieux soigner avec moins de moyens, développer la prévention, le suivi, la coordination, tout en dénonçant un financement jugé insuffisant, symbolisé par un ONDAM* que beaucoup estiment trop bas au regard des besoins réels.

Cette tension se cristallise aussi dans ce qu’on demande aujourd’hui au médecin : être soignant, mais aussi régulateur de dépenses. Moins prescrire d’arrêts de travail, moins demander de transports, limiter certains soins comme la kinésithérapie. Sur le papier, l’objectif de maîtrise peut sembler logique. Sur le terrain, il se heurte la réalité des consultations. La population vieillit, cumule les pathologies, les retours à domicile sont plus précoces, les familles sont épuisées, les solutions de proximité se raréfient. Et une part des arrêts de travail dit aussi une société qui se durcit : usure professionnelle, précarité, souffrance psychique, contraintes administratives, perte de marges de respiration. Dans ce contexte, réduire des prescriptions « en général » peut vite devenir un obstacle individuel, et parfois une fausse économie.

Au fond, cette grève n’exprime pas seulement une revendication. Elle révèle une perte de sens, une inquiétude sur l’avenir : comment soigner correctement quand l’on vous demande simultanément d’être plus disponible, plus efficace, plus complet… et de restreindre les moyens, le temps et les ressources ? Quand la médecine devient un exercice permanent d’arbitrage, sous contrôle, la relation de soin s’abîme et le métier se dégrade.

Les soignants ne sont pas seulement des prescripteurs, ils sont une interface sociale autant que médicale. Ils orientent, traduisent, rassurent, contiennent l’angoisse, font tenir des parcours de vie. Si cette interface se fragilise, c’est toute la cohésion du système qui vacille.

Face aux défis qui s’accumulent ( vieillissement de la population, maladies chroniques, inégalités territoriales, attractivité des métiers, financement du système de soins ), il faudra sortir des injonctions et des oppositions stériles. Repenser collectivement notre système de santé, c’est accepter de regarder la réalité telle qu’elle est vécue sur le terrain, et redonner du sens : aux actes, au temps médical, aux priorités, à la confiance.

Sans cela, on ne sauvera ni l’accès aux soins, ni ceux qui le font vivre.

Jean-Christophe Calmes, président de l’URPS Médecins libéraux d’Occitanie

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* Objectif national de dépenses d’assurance maladie. (Créé en 1996, l’Ondam est fixé chaque année par la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS). Il fixe un objectif de dépenses à ne pas dépasser en matière de soins de ville et d’hospitalisation.)

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